Boniface est pizzaiolo sur le port de Marseille. Il a rompu avec son père, Félix, depuis la mort de sa mère. Félix, marchand de luminaires, s’est occupé de sa fille, Nénette, qui a quinze ans. Un jour, celle-ci enjambe le mur du collège et débarque chez son frère qui ne veut pas la reconnaître. Elle bouscule ses mauvaises habitudes.
Il y a dans Nénette et Boni une tension qui est le vrai moteur de la fiction. Tension de l’indicible dont le moteur est une question : qui a mis enceinte Nénette ? Tension qui révèle la complexité des rapports de Boni qui a fait sienne cette déclaration de Gide « famille je vous hais », et qui est prêt à tout pour en fabriquer une avec sa soeur quand il apprend qu’elle est enceinte. Tension la détermination de Nénette, à taire son histoire. Tension le triangle composé du père, de la fille et du fils. Triangle qui ne pourra survivre que par la mort du père et sa substitution par l’enfant (le sien ?). Cette tension traverse tout le film, du cadre, aux corps des acteurs. La beauté du film tient à la capacité de Claire Denis, d’inscrire cette histoire chez des personnages en attente. Attente d’un corps sexuel et du plaisir pour Boni (la belle boulangère), attente de la libération de l’indicible pour Nénette (l’avortement), attente de retour impossible pour le père (l’effacement de la rupture avec ses enfants). Boni n’est ni pauvre ni riche et vit la liberté de la démerde. Celle chaleureuse du temps où les copains font office de famille. Il y a chez Claire Denis une jubilation d’inscrire dans le réel (la succulente scène avec l’assistante social). Marseille jamais filmée comme un décor, mais dont la présence dans le cadre raconte beaucoup de la nonchalance de Boni et de ses amis, et sur la beauté des boulangères. La présence de Marseille rajoute de la force et de la véracité à cette histoire, filmée par un regard tendu et généreux.
-Jean-Henri Roger, Cinéaste
Dans un poste de la Légion étrangère près de Djibouti, l’adjudant-chef Galoup accueille avec méfiance une nouvelle recrue, dont la bonté et le charme risquent de lui porter ombrage auprès du commandant Forrestier.
Claire Denis filme des légionnaires entre eux, stationnés du côté de Djibouti : la vie au camp, l’entraînement, les loisirs, les rivalités, les souvenirs… Beau travail n’est ni un film de guerre ni un film d’amour (les deux activités essentielles de cette fin de siècle si l’on en croit le célèbre slogan des années 60 : faire l’amour, faire la guerre…). En fait le travail qui est filmé ici est moins celui, couramment entendu, d’activité sociale du corps, mais du travail à l’œuvre dans le corps de personnages que les circonstances privent d’ailleurs de leur emploi : la paix pour ces soldats engagés. Ce paradoxe pose évidemment la question de la corporéité de manière plus concrète, plus actuelle, infiniment plus riche cinématographiquement. Plus profonde aussi. Car s’il est un enjeu fondamental du 7ème Art, c’est bien celui de capter ce qui travaille réellement (et secrètement) la chair de ces personnages en action sur l’écran : les pulsions, les frustrations, les désirs, les passions. C’est cette attente nerveuse des corps que filme Claire Denis. Non comme ferait un entomologiste se bornant à recueillir les manifestations spontanées de la vie, mais à la manière des chorégraphes qui mettent les corps à l’épreuve de gestes préalablement composés. Et pourtant ce film superbement chorégraphié n’est pas non plus un film chorégraphique. Les corps n’y sont pas cette pure forme engendrée par la danse (son génie propre consistant justement selon Kleist à faire oublier la réalité du danseur), ils manifestent au contraire leur présence (leur contenu) de toute leur force : ils sont d’abord des visages en action, des regards tendus, des muscles noués, des voix, des cris… ils sont le lieu d’une permanente et inquiétante humanité. Le visage de héros fatigué de Michel Subor (retour magnifique de Forestier, petit soldat devenu adulte), l’air d’enfant perdu de Grégoire Colin, la tension extrême à l’œuvre dans le corps-visage de Denis Lavant surtout : menace permanente, bombe à retardement qui explose littéralement au dernier plan du film. Vitesse et volupté. Privilège suprême de la beauté.
-Serge Le Péron , cinéaste
Dah et Jocelyn, se sont installés illégalement en France, louent leurs talents de dresseurs d’animaux à Pierre Ardennes, qui organise des combats de coqs clandestins. Les curieux se lassent vite de ces joutes de basse-cour. Un jour, alors qu’ils sont sur un gros coup, la mort va s’en mêler.
Un souvenir : au téléphone, l’enthousiasme de la productrice Fabienne Vonier, sa voix heureuse, réfléchie et déterminée m’annonçant le tournage du second film très attendu de Claire Denis, à Pondorly. Un endroit où personne ne s’arrête, terra incognita entre le marché de Rungis et l’aéroport d’Orly. Hors de tous les sentiers battus, un instinct de cinéma avait trouvé sa voie. Toujours aussi vaillant et emballant, trois décennies plus tard. Dans cet endroit qui n’en est pas un, deux personnages traversent des lieux qui n’en sont pas. Parkings, entrepôts, arrière-cuisine, salle de jeux qui tient du casino et de la foire agricole, pour combats de coqs révélateurs. Car seuls des instincts animaux semblent pouvoir survivre là, morsures du besoin d’argent, du désir, de la pulsion de mort, rêves en cage qui pourraient basculer dans la transe, la possession. Mais ce film un peu sorcier est aussi fait de paysages intérieurs, qu’on devine sur les visages d’Isaach de Bankolé et d’Alex Descas, princiers, comme sur celui de Jean-Claude Brialy, en vieux Blanc roublard et paternaliste. Ces hommes ont en eux les Antilles, l’Afrique, un ailleurs où la mélancolie les ramène… Après Chocolat (1988), Claire Denis commençait son beau voyage de cinéma. À Pondorly, moitié Eldorado et moitié enfer de banlieue, moitié melting pot et moitié désert existentiel, elle nouait un pacte avec la beauté des êtres solitaires et des destins en transit, dans un rapport à la caméra qui tient de la danse et du combat. À Pondorly, tout était là.
-Frédéric Strauss pour La Cinémathèque Française
De retour dans le Cameroun où elle a passé sa jeunesse, une Française revit les souvenirs de son enfance.
Premier film de Claire Denis, Chocolat impose d’emblée son rythme, quand France adulte (Mireille Perrier) s’attarde sur une plage africaine, où plonge un pêcheur de coquillages. Bientôt, elle aussi va s’immerger dans les profondeurs de son enfance, à l’ombre de la puissante silhouette de Protée. Avec ce duo, la cinéaste, laquelle a aussi grandi en Afrique, croise les regards de deux êtres en marge de la société coloniale, qui communiquent en silence : la petite taiseuse, témoin du ballet des apparences des adultes, et le domestique noir, soumis aux règles d’un monde en déliquescence à la disparition programmée, qui comprend tout et ne dit rien. Autour d’eux gravitent des colons blancs à bout de souffle, du planteur de tabac, alcoolique autant que raciste, au poète égaré. Avec une sensibilité infusée de sensualité, la réalisatrice raconte une amitié condamnée en même temps que d’impossibles amours. Au travers du lien secret qui se tisse entre l’enfant blanche initiée – la dégustation transgressive d’une tartine couverte de fourmis – et son boy, auquel Isaach de Bankolé insuffle son charisme, affleurent l’injustice et l’aveuglement d’un système de domination gangrené qui titube, avec son cortège d’humiliations, de passions réprimées et de violences. Une ode magnifique à l’authenticité des sentiments, avant le basculement. -ARTE
Lors de son voyage de noces à Paris avec son épouse June, Shane Brown, un chercheur américain, part retrouver son ami Léo, un médecin français susceptible de le soulager d’un mal étrange.
Chaque plan du film distille sa dose de fébrilité et d’effroi, mais aussi d’érotisme et de douceur. Claire Denis cherche à nous faire partager des choses terribles et inavouables sur l’arrière-boutique du désir et de l’amour ‹dévorant›, ou sur le manque et la dépendance. Malades de leur désir à en crever, ses héros sont taraudés par la conscience malheureuse de leur barbarie.
-Louis Guichard pour Télérama
Interdit aux moins de 16 ans.
Quelque part en Afrique, dans une région en proie à la guerre civile, Maria refuse d’abandonner sa plantation de café avant la fin de la récolte, malgré la menace qui pèse sur elle et les siens.
De retour dans l’Afrique de son enfance, Claire Denis signe un de ses plus beaux films, plutôt pictural et fataliste que politique ou compassionnel. Et s’il s’agissait d’une grande allégorie de la décolonisation?
-Le Temps